[Arts] Nécrozondanographie et eschatologie

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zombieater
Survivor
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01 mai 2019, 21:34

[font=monospace, Mono] Du grec ancien νεκρός (nécro) « mort » , ζωντανός (zondano) « vivant », et γραφία (graphía) « écriture », la nécrozondanographie est l'ensemble des représentations de la thématique zombi dans les œuvres appartenant à la littérature et aux arts visuels (films, jeux vidéo, figurines, peintures et dessins, art numérique etc...)
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Avec "Le jour des morts vivants" de Georges Romero avait été lancée, dès 1986, la thématique de la survie de l'humanité longtemps après l'apparition des zombies. Mais un film est impuissant à traiter un sujet aussi vaste et complexe en 90 ou 120mn. C'est donc vers la littérature qu'il faut se tourner pour celà, et là on trouve :


- la célèbre BD "The Walking Dead" à partir du tome 22 "A new beginning" en 2014 (la série TV ne l'ayant rejoint ce tournant que 4 ans après)


- La trilogie "Feed" de Mira Grant (pseudonyme de l'auteure Seanan McGuire) dont le premier volet sortit en 2010, les autres suivant annuellement

- Le roman "Positif" de David Wellington, paru en 2015 (l'auteur avait déjà abordé la nécrozondanographie avec sa trilogie "Zombie story" en début de décennie, mais de façon sensiblement différente)

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Les deux romans ont en commun de se dérouler plusieurs dizaines d'années après l'épidémie, et donc mettre en scène des générations aussi séparées, dans leur conception du monde, que l'étaient autre fois celles qui avaient fait et connu une guerre, et les suivantes. Les principaux protagonistes de ces deux livres sont de jeunes personnes nées après la survenance des morts-vivants. La plupart n'en ont jamais vu et ne connaissent donc, ni ne comprennent, pas la terreur qui s'empare des "anciens" à leur simple évocation. En revanche, ils trouvent tout à fait naturel de vivre dans des sociétés fermées et très strictement contrôlées, car - et c'est là un autre importante similitude entre les deux ouvrages - le virus a infecté tout le monde, et pire encore que dans la BD de Kirkman ou les films de Romero, non seulement tous les morts reviennent à la vie, mais n'importe qui est susceptible, à n'importe quel instant, de se transformer en zombi.

"Feed" de Mira Grant est le plus documenté : méticuleuse explication virologique, descriptions minutieuses des conditions d'une existence entravée par d'incessants contrôles sanguins dès qu'on veut simplement passer d'une pièce à l'autre, dans des maisons non seulement sans grandes ouvertures vers l'extérieur mais prévues pour se compartimenter à la moindre alerte - le danger pouvant aussi bien venir du dedans que du dehors. Et même, plutôt de l'intérieur, étant donné que les zones où vivent les humains sont bien isolée de celles abandonnées aux morts-vivants. Elles sont même suffisamment nombreuses pour qu'un gouvernement fédéral existe, et depuis assez longtemps pour qu'internet et la démocratie aient été rétablis. Ce premier tome relate, justement, la couverture médiatique d'une campagne présidentielle par deux jeunes bloggers, la presse officielle n'étant plus guère prisée depuis sa piètre réaction lors des premiers jours de l'infection - la jeunesse des blogs, nourrie de Resident Evil et TWD depuis le berceau, ayant alors été la seule apte à conseiller utilement la population affolée pour la lutte zombicide.

Il s'agit donc plutôt d'une œuvre de politique-fiction où les zombis font davantage figure de menace potentielle qu'active : c'est, au coeur même des plus hautes instances, de sectateurs projetant sur morts-vivants leurs fantasmes eschatologiques - après tout, les premiers zombis historiques furent Jésus et Lazare - que viendra le vrai danger. Le souci de la vraisemblance ne laisse presqu'aucune place au spectaculaire. L'ambiance pesante et vaguement ennuyeuse d'un monde ultra-sécurisé, les différences émotionnelles entre les deux tranches générationnelles - ceux nées avant et ceux venus au monde après - est excellement rendue. Par son style, ce livre fait penser aux romans policiers de Michael Connelly : l'abondance de détails lui donne un aspect "documentaire" qui le rend moins palpitant que celui de Wellington.

"Positif" de David Wellington débute sur les mêmes bases : une poche urbaine de survivants dont les plus anciens sont en proie à une paranoïa constante et permanente. La simple possibilité d'une contamination vaut une flétrissure tatouée et l'envoi dans un camp de quarantaine. Mais le monde est beaucoup moins sécure que dans "Feed" : les cités survivantes ne sont pas unifiées, et bien moins nombreuses. Aussitôt sorti de la sienne, le jeune héros du roman se trouve arraché à son escorte et projeté dans de vastes zones où errent les meutes de zombies, mais également survivent des récupérateurs, qui s'emploient à retrouver les vestiges de l'ancienne civilisation, des pillards qui s'emploient à les en dépouiller et à les réduire en esclavage, et là aussi des sectateurs, cette fois s'opposant à l'armée qui essaie de refédérer les régions encore civilisées. Bref, ça commence comme le film d'Henry Hobson "Maggie"(2015) et ça continue en "New York 1997" puis en second et troisième Mad Max, pour se terminer tel "La Bataille de San Sebastian" (Henri Verneuil, 1968) : une épopée donc, nappée d'un souffle héroïque qui la rend un peu naïve mais terriblement prenante, avec des personnages odieux ou émouvants mais tous hauts en couleur - et bien sûr des zombis, mais là aussi en arrière-plan.

Deux récits nécrozondanographiques qui remplacent les anciens récits théo-eschatologiques en les modifiant en profondeur: c'est de l'Homme que désormais viendra le salut, et non plus d'une quelconque magie divine. Au contraire, celle-ci est désormais tenue pour pernicieuse : ses adeptes, ses messagers, en voyant dans les hordes de zombis une manifestation de punition divine, semblent vouloir s'y soumettre, se ranger de leur côté, voire les honorer. Face à eux se dressent une ou plusieurs figures héroïques qui établissent l'humain comme maître directeur de sa propre vie. L'eschatologie de la nécrozondanographie est matérialiste en ce sens que ni la mort ni le salut ne sont plus associés au divin : les zombis sont apparus et seront combattus de main d'homme. La nécrozondanographie déspiritualise totalement l'eschatologie moderne, ses récits reflétant la projection des regrets du progrès débordant et insatiable qui avait engendré un monde n’ayant d’autre ambition que lui-même, et où la justification de l'existence humaine était son simple accomplissement.
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